Pierre Rabhi : « Collectivement, nous créons nous-mêmes la fin de notre histoire »

par Noé Roland et Alizé Lacoste Jeanson

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Le Comptoir : Né en 1938 en Algérie, vous vivez aujourd’hui en Ardèche, après un parcours très riche et de nombreuses aventures humaines. On peut vous considérer comme un précurseur de l’anti-productivisme, puisque vous êtes engagé dans la recherche de modèles agricoles alternatifs depuis les années 1960. Pouvez-vous nous expliquer le cheminement par lequel vous êtes arrivé à ces questionnements ?

Pierre Rabhi : Ce qui était intéressant, c’était d’observer la condition humaine dans le microcosme de l’usine où nous étions 200 ou 300 à travailler. Moi, j’étais dans le département des pièces de rechange pour tracteurs et machines agricoles où je travaillais comme magasinier. Ce contexte m’a donné à réfléchir. Nous étions là, à arriver à l’heure, à travailler toute la journée, pour repartir le soir et revenir le lendemain matin en métro pour un même scénario. Le week-end, c’était la trêve. M’intéressant à l’époque à la condition humaine à travers la philosophie, le penseur que j’ai trouvé le plus éminent est sans doute Socrate, car il a dit « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ». Je suis adepte de cette formule car nous savons des choses, mais tout ce que nous savons est minime si on le rapporte à ce qu’on ne sait pas. J’en suis arrivé à un questionnement : un être humain est-il fait pour être enfermé ?

«Nous avons pris conscience que nous n’étions pas nécessairement taillés uniquement pour augmenter le produit national brut.»

De la maternelle à la terminale, on est déjà enfermés dans ce que l’on appelle les “bahuts”, et plus tard on continue en se cloîtrant dans des boîtes, même pour s’amuser ; à la fin de notre vie, on arrive dans des maisons de retraite, puis dans la dernière boîte qui est le cercueil. Or, cet itinéraire-là proclame haut et fort qu’il est libérateur, et la liberté est bel et bien le credo de notre modernité. Je ne voyais pas bien où se cachait cette libération, et c’est pourquoi nous étions plusieurs à proclamer que nous disposions de onze mois de coma et d’un mois de réanimation.

Nous-mêmes, on s’est installés un peu rapidement dans ce mode de vie-là, sans nous dire qu’il comportait une part d’asservissement. Nous n’étions pas communistes ou quoi que ce soit, mais nous avons pris conscience que nous n’étions pas nécessairement taillés uniquement pour augmenter le produit national brut. Il y avait autre chose à vivre.

C’est la raison qui nous a conduits à décider d’un retour à la terre. Avec ma compagne, nous avons réussi à nous entendre sur ce projet, et nous avons cherché où vivre, en essayant de trouver l’endroit idoine. La réponse nous est venue d’un médecin installé en Ardèche qui nous a convaincus de venir dans sa région, ayant lui-même renoncé à une carrière en ville. Il faisait d’ailleurs partie des fondateurs du projet de Parc national des Cévennes, et nous avons eu une vraie convergence sur un certain nombre de sujets. Nous sommes donc partis en Ardèche acheter une ferme et un petit lopin de terre pour y mener notre existence.

Comment avez-vous appris à cultiver la terre, ensuite ?

Au départ, j’ai suivi une formation théorique chez les Maisons familiales rurales (MFR) qui étaient conçues pour donner des connaissance agronomiques aux fils et filles de paysans, qui avaient jusque-là une approche essentiellement pratique de leur métier. Par des cours et en devenant ouvrier agricole, j’ai appris l’agriculture conventionnelle. C’est à ce moment-là que j’ai découvert le pot aux roses : l’agriculture m’est apparue comme une activité destructrice. La chimie, les engrais, tout ce qui l’accompagne depuis un certain temps rendent malades la faune, la flore et les agriculteurs eux-mêmes.

Je me suis alors dit que j’allais devoir faire autre chose, ce qui m’a amené aux agricultures dites “vertes”, biologiques, biodynamiques, etc., autour desquelles je me suis davantage auto-formé. La suite a été logique : j’ai orienté toute ma pensée et toutes mes actions vers la conciliation entre agriculture et écologie.

«Nous vivons dans une époque qui désacralise tout, même l’amour.»

 
Selon vous, l’écologie est-elle une question qui doit nécessairement être reliée à la spiritualité ?

L’écologie est une conscience que la plupart des êtres humains n’ont malheureusement pas. Actuellement, mon ami Hulot est en charge du ministère de l’Écologie en France et il y fait ce qu’il peut, mais c’est très difficile. On a assimilé l’écologie à la politique alors que c’est une question qui ne doit pas être réduite à ça : elle concerne absolument tout le monde, qu’on ait une couronne sur la tête ou qu’on soit balayeur. L’autre jour, je répondais aux questions d’une journaliste qui faisait une enquête sur l’eau, et je lui ai dit que son enquête la concernait directement car nous sommes nous-même constitués d’eau pour l’essentiel de notre masse corporelle. J’ai connu moi la rareté de l’eau et j’ai appris sa valeur vitale. Quand je vois ce qu’on en fait, ça crève le cœur. Et on n’en est pas conscient, c’est ça qui est le plus dangereux.
Parler de sacré concernant l’écologie, pourquoi pas. Personnellement, je trouve que les choses sont tellement admirables, tellement miraculeuses que je ne peux pas nier qu’il puisse y avoir une intelligence derrière tout ça. Quelle est-elle et comment agit-elle, je ne peux pas répondre, mais je constate que quand on met une graine dans la terre, elle sait elle-même ce qu’il faut faire : elle germe sans que j’aie besoin de lui commander quoi que ce soit. C’est le même principe que celui de l’ovulation dans le corps de la femme d’ailleurs. Tout cela transcende la réalité ordinaire que les êtres humains ont réduit à une espèce de rationalité extrême. Comment la rationalité peut-elle expliquer qu’un blé germe ? Elle peut expliquer le mécanisme, mais comment peut-elle expliquer ce qui le fait germer ? Qu’est-ce qui fait que, pendant que je vous parle, le sang circule dans mon corps, que je digère mon repas, que je respire ? Nous sommes là dans une forme d’intelligence qui reste, pour beaucoup, un mystère, et chacun lui donne le nom qu’il a envie. C’est d’ailleurs ça qui est source de conflit humain : l’islam est contre le christianisme et vice versa, le judaïsme ne s’entend pas avec le bouddhisme, etc. Chacun prêche pour sa paroisse, et tout le monde développe une forme de spiritualité, mais cette spiritualité me semble être partout et non réductible à un nom particulier. Pour ma part, j’ai été teinté de religion par le passé mais j’ai voulu dépasser cela.

Nous vivons dans une époque qui désacralise tout, même l’amour, dans un monde d’angoissés en perte de sens. Il s’agit avant tout de consommer des produits alimentaires superflus, du sport, du divertissement… Et nous en oublions notre existence.

Suivre ce lien pour lire la suite de l’article :
https://comptoir.org/2017/11/29/pierre-rabhi-collectivement-nous-creons-nous-memes-la-fin-de-notre-histoire/

Source : COMPTOIR.ORG – 29 novembre 2017

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