Ces agriculteurs belges qui sèment l’inquiétude dans le Nord

Par Bertrand Verfaillie

Distorsion de concurrence, location de terres dans des conditions douteuses, voire utilisation de pesticides interdits… La présence de cultivateurs belges dans le Nord de la France suscite de plus en plus de questions. Ont-ils donc le champ libre ? Mediacités a mené l’enquête.

“Au moins cent hectares dans la seule vallée de la Lys ! » « Je n’ose dire des milliers d’hectares dans le département du Nord, mais sûrement plusieurs centaines. » « Des milliers et des milliers d’hectares tout au long de la frontière, des Flandres aux Ardennes ». Ce qu’évoquent – sur le ton de l’alarme – ces agriculteurs de la région interrogés par Mediacités, ce sont les champs loués et cultivés chez nous par leurs homologues belges. Certes, les estimations sont floues. Mais elles sont si nombreuses et récurrentes que le phénomène ne peut être nié.

« Il y a longtemps que des Flamands ou des Wallons viennent chercher chez nous les terres qui leur manquent. Je pense néanmoins que la pratique se développe », indique Dominique Fosse, chef de service à la Safer Hauts-de-France, organisme chargé des questions foncières agricoles. « Nous ne connaissons pas les surfaces et les Douanes ne sont pas capables de nous renseigner sur les volumes de pommes de terre et de légumes produits sous ce régime », déplore le président de la Chambre d’agriculture Nord – Pas de Calais, Jean-Bernard Bayard.

Distorsion de concurrence patente

Toute xénophobie mise à part, la situation pose plusieurs types de problèmes. Premièrement, les emprises sont souvent mises à disposition de nos voisins par des fermiers âgés, proches de la retraite. Elles sont donc soustraites, le temps de cette location, à de jeunes agriculteurs français qui pourraient les “reprendre” et s’installer. Deuxièmement, de précieuses prairies sont retournées et transformées en champs de patates, sous l’effet de cette demande, jusque dans le Boulonnais. Enfin, la distorsion de concurrence est patente. « Les Belges paient moins de charges et leur gasoil est moins cher que le nôtre », note un agriculteur de Verlinghem, près de Lille.

Plusieurs agriculteurs rencontrés par Mediacités ont été jusqu’à évoquer la présence, dans les champs cultivés par des Belges, d’une main d’oeuvre non déclarée en France – voire pas déclarée du tout ! Des quantités de végétaux ainsi récoltés sont transformés en Belgique, selon des process propres à ce pays, et repassent ensuite la frontière pour être commercialisés dans l’hexagone. « Des producteurs de légumes récupèrent même l’appellation “origine France”, pour s’assurer les bonnes grâces de la grande distribution, poursuit l’agriculteur de Verlinghem. Ça, j’ai du mal à l’avaler. »

L’appât du gain de la sous-location

Les conditions de mise à disposition des parcelles sont, elles-aussi, objet de critiques. Si la location est le fait du propriétaire, tout est en ordre. Un locataire de terres peut également faire appel à un professionnel (cultivateur ou agro-entreprise) pour effectuer une partie de son travail pendant une période déterminée. En aucun cas, cependant, il n’a le droit de sous-louer des champs qui ne lui appartiennent pas. Or cette pratique illégale serait assez répandue, à un niveau de loyer compris entre 1 200 et 1 500 euros par hectare et par an. Soit presque dix fois le loyer moyen pratiqué dans le Nord, encadré par arrêté préfectoral.

L’appât du gain pousserait ainsi des agriculteurs modestes à la faute, la manoeuvre étant couverte par de fausses factures de prestation. « Si le propriétaire le découvre, il est en droit de résilier le bail et le fermier perd alors son outil de travail », explique Dominique Fosse, de la Safer. « A terme, il y a de quoi s’inquiéter pour le statut du fermage, qui nous protège, nous les locataires », s’émeut Antoine Jean, porte-parole de la Confédération paysanne dans le Nord – Pas de Calais.

Le recours à des produits phytosanitaires interdits ?

Il y a pire soupçon. Des concurrents venus d’Outre-Quiévrain utiliseraient des produits phytosanitaires interdits en France et autorisés en Belgique. Même si la réglementation européenne sur les substances chimiques de base s’impose des deux côtés, chaque pays dispose de son propre système d’autorisation des mélanges diffusés dans le commerce. « On ne peut pas le prouver, mais je suis sûr que c’est le cas, affirme Antoine Jean. Sinon, pourquoi voit-on des pulvérisateurs en action le dimanche ou la nuit ? » La question est pertinente, même si certains agriculteurs effectuent des traitements nocturnes pour limiter les quantités de produits utilisées grâce à de meilleures conditions d’hygrométrie.

Les témoignages recueillis sont troublants. Dominique Bouillé, agriculteur à Wambrechies, ne sait pas quelle mixture a été épandue par son voisin flamand. Mais il a constaté une perte de 40 % de sa récolte de courges du fait d’un manque d’insectes pollinisateurs. Même genre de punition pour Jean-Marc Duquesne, maraîcher à Deulémont : « Mes salades contenaient des traces d’anti-limaces, en provenance du champ contigu, où un Belge cultive… des choux de Bruxelles. » A l’heure du glyphosate honteux, ça la fiche mal ! Lorsqu’on évoque cette question très sensible, le président de la Chambre régionale d’agriculture Jean-Bernard Bayard se retranche derrière les services de l’Etat, chargés de la police dans ce domaine.

Une triche toujours possible

Mediacités a bien sûr sollicité la direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DRAAF). Nous nous sommes heurtés à un refus. La DRAAF ne peut s’exprimer au motif que… « des enquêtes sont en cours » ! Une confirmation implicite du problème. Le puissant syndicat agricole FNSEA ? Il reste tout aussi muet. Il faut franchir la frontière pour obtenir quelques précisions. « Si un traitement est autorisé dans un pays, c’est qu’il est sûr, soutient Jean-François Schmit de l’agence fédérale belge de sécurité de la chaîne alimentaire (AFSCA). On ne peut pas dire que les produits agréés en Belgique sont plus toxiques. » Maarten Trybou, un des responsables du service fédéral de la santé publique complète la dénégation: « Les personnes qui cultivent en France doivent utiliser des substances phytosanitaires autorisées chez vous. Ils peuvent les stocker en Belgique par dérogation et disposent d’une licence d’import-export pour les transporter. »

L’abus ne serait donc pas permis. Est-il possible ? Poser la question suscite les sourires entendus. « Dire que personne ne triche, ça, on ne peut pas », répondent en choeur les représentants des autorités, un syndicaliste de la Fédération wallonne de l’agriculture et un négociant belge de pesticides que nous avons contactés. Pour en avoir le cœur net, il suffirait de contrôler l’activité des « cultivants » flamands et wallons dans la région « de la même manière que nous le sommes, c’est-à-dire jusque dans les pulvérisateurs », réclament plusieurs agriculteurs nordistes interrogés.

Sur le terrain, les inspecteurs français semblent gênés aux entournures. Souvent, ils passent leur chemin, nous a-t-on raconté dans la vallée de la Lys. Sont-ils dans l’incapacité technique, réglementaire ou diplomatique de contrôler des professionnels étrangers ? En attendant que la DRAAF retrouve la parole, seul le vent, chargé de gouttelettes phytosanitaires, connaît la réponse…

Source : MEDIACITES.FR – 22 décembre 2017

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s