Wallonie – Conserver des terres agricoles

par Janine Kievits

Alors que les autorités wallonnes aiment à présenter leur Région comme disposant d’importantes réserves foncières propres à accueillir de nouvelles activités économiques, les surfaces agricoles fondent. Une évolution inquiétante à plus d’un titre.

Article réalisé dans le cadre du dossier « Y a-t-il un pilote dans la grue ? »
à lire dans le n°55 de la revue « Politique »

En Belgique, bon an, mal an, c’est à peu près un terrain de football qui est urbanisé toutes les heures. Faut-il s’en étonner ? Mille raisons convergent pour pousser l’autorité publique et le citoyen à urbaniser les terres.

La plus-value d’urbanisme d’abord, sur laquelle peuvent se bâtir de véritables fortunes. En Wallonie, un terrain constructible vaut quasiment quinze fois plus qu’une terre agricole, en Flandre près de cinquante fois plus [1] ! Dans ces conditions, comment s’étonner que tant de particuliers se pressent au portillon du ministre responsable dans l’espoir de voir « passer leur terrain en zone rouge » (c’est à dire de la zone agricole le plus souvent, à la zone d’habitat) ?

Les taxes locales ensuite. C’est que pour rencontrer les besoins de ses citoyens, toute commune a besoin de recettes et la part que représente dans celles-ci la fiscalité, c’est-à-dire les additionnels à l’IPP et au précompte immobilier, n’a cessé de croître au cours des trente dernières années. Ce ne sont évidemment pas les betteraves ou les pâtures à vaches qui sont rentables à cet égard… Ce n’est pas tout. L’activité économique est sortie des villes et des vallées il y une trentaine d’années et, manutention oblige, elle exige des bâtiments plats, gourmands en surface, et des aires de parcage en suffisance car la majorité de nos parcs d’activités n’est accessible que par voiture ou camion. Talonné par le problème de l’emploi, le gouvernement wallon voit son principal atout dans le territoire régional – entendez : dans la création de parcs d’activités –, car à défaut de compétitivité la Région peut concurrencer ses voisins, et notamment la Flandre, sur le plan du prix du terrain concédé aux investisseurs. Pourquoi pas ? L’agriculture ne représente même pas 1,5% du PIB. Un hectare de terres est plus rentable, économiquement parlant, lorsqu’il est affecté à l’habitat ou à l’industrie, que lorsqu’il se contente de produire humblement céréales ou pommes de terres…

Sécurité alimentaire compromise

Face à ces multiples pressions, l’agriculture ne défend pas ses terres. La productivité du secteur, il est vrai, s’est considérablement accrue au fil des dernières décennies, tendance qui se tasse aujourd’hui [2]. Mais les surfaces ont diminué de manière significative. Au total, produisons- nous encore suffisamment pour combler nos besoins ? On a beaucoup parlé, dans les années 1980, des excédents agricoles : les images ont fait la une de la presse, montagnes de beurre dans les frigos de la CEE, tonnes de pommes ou de tomates détruites pour soutenir le marché. Le creusement des déficits qui a suivi est généralement moins connu. Car la Belgique, exportatrice nette dans le secteur viandeux, importe aujourd’hui des quantités considérables de céréalesP [3] et d’oléoprotéagineux, notamment plus de 1 300 000 tonnes de tourteau de soja [4]. Étonnant ? Non, logique au vu de l’évolution historique de la Politique agricole commune (Pac).

Flash-back, donc. Au sortir de la guerre, l’Europe a pour souci premier d’assurer sa sécurité alimentaire, et donc d’accroître la productivité de son agriculture. Mais les prix agricoles sur le marché mondial sont peu attractifs, notamment parce que les États-Unis subventionnent largement leurs agriculteurs. En 1961-62, lors du Dillon Round, dans le cadre du Gatt [5], la jeune Europe – le Marché commun comme on l’appelait à l’époque – conclut un accord lui permettant de protéger ses prix agricoles par un système de prélèvements à l’importation et de restitutions à l’exportation. Logiquement les Six visent d’abord à protéger leurs productions essentielles : lait, sucre, céréales… En échange de cette « faveur », les pays européens ne prélèvent rien ou quasiment rien, à l’importation d’oléoprotéagineux ou d’aliments dérivés pour le bétail. Ceux-ci arrivent donc sur le marché intérieur à un prix inférieur au prix de production pour le cultivateur européen, qui se trouve incapable de concurrencer le fermier américain puisqu’il ne bénéficie pas des mêmes subventions. Une brèche dans la Pac, dont les conséquences ont été déterminantes pour l’élevage qui s’est spécialisé et concentré autour des ports européens, et pour l’environnement car ces aliments ont généré un flot d’effluents azotés, ces fameux nitrates qui polluent nos nappes d’eau.

Au fil de décennies qui ont suivi, l’Union européenne a peu à peu démantelé ses barrières douanières, et les a remplacées elle aussi par des politiques de subventions. Les prix sur son marché intérieur se sont alignés sur ceux du commerce mondial. Mais le flux de matières premières destinées à l’alimentation du bétail n’a pas tari, car les pays qui exportaient vers le marché européen ont évidemment tout fait pour le protéger. Ainsi, en 1994, à Marrakech, toujours dans le cadre du Gatt, l’Europe s’engagea à limiter le subventionnement à la production d’oléoprotéagineux à 4,9 millions d’hectares, soit à peu près le tiers de ses besoins. Les aides à l’agriculture sont aujourd’hui découplées, c’est-à-dire qu’elles ne sont plus liées au type de production mais bien aux surfaces agricoles. Le cultivateur européen est donc plus libre de choisir ses emblavements, mais les structures économiques actuelles du secteur sont adaptées aux flux commerciaux existants, et une réorientation significative des emblavements ne se fera que moyennant des politiques d’orientation volontaires émanant de l’autorité européenne… autorité qui n’a de cesse, depuis 1992, de démanteler les outils de gestion des marchés agricoles.

L’impact de l’élevage

Le fait est qu’au fil de l’histoire, l’Europe agricole est devenue, à l’échelle macro, un engraisseur de bétail accueillant annuellement une quarantaine de millions de tonnes de tourteaux de soya et de tournesol [6] dans ses ports de mer, et exportant ses surplus de productions porcine, avicole [7] et laitières. Elle exporte donc des protéines animales, mais importe l’essentiel des protéines végétales nécessaires à cette production. Ce système de production tient sur un fil, et ce fil lui-même est relié au prix du pétrole : et si, demain, les pays exportateurs, à l’instar de l’Europe elle même, trouvaient davantage d’intérêt à cultiver des agrocombustibles, l’approvisionnement alimentaire de l’Europe serait-il encore assuré ? La réponse est certainement négative si le consommateur européen reste attaché à sa consommation faramineuse de viande. Une surconsommation coûteuse en termes de santé publique mais aussi en espace agricole puisque plus de la moitié de l’alimentation animale est perdue lors du processus de transformation.

Mais une autre hypothèse est possible : si le consommateur change ses habitudes alimentaires, et retourne aux plats de lentilles, de haricots et de pois chiches, l’Europe libérera des surfaces conséquentes. Suffisantes ? Cela mérite d’être vérifié, d’autant plus que l’Union est importatrice dans un secteur plus exigeant en surface que ne le sont les secteurs où elle est exportatrice : les oléoprotéagineux ont un rendement à l’hectare nettement inférieur aux céréales. La question ne peut être résolue que par un calcul complexe, qui n’a pas été fait : l’Union européenne, aussi incroyable que cela paraisse, ne dispose pas d’indicateur d’autosuffisance alimentaire. Elle ne s’en est pas moins dotée d’objectifs ambitieux en matière d’agrocarburants, secteur qui concurrence évidemment la production alimentaire, accroissant notre dépendance alimentaire au détriment d’une indépendance énergétique. Avec quelle marge de manoeuvre ? Que l’autorité européenne ne s’en soit pas souciée démontre à suffisance l’incroyable confiance des décideurs d’ici et d’ailleurs dans la réussite d’un modèle économique dont la « durabilité » – au sens plus premier du mot – est pourtant loin d’être évidente !

À la problématique européenne s’ajoute aujourd’hui un contexte mondial sur lequel il n’est pas nécessaire de s’étendre, la presse en faisant état quasi quotidiennement. Poussées à la hausse par la demande des pays émergents, par le changement climatique et par la concurrence des agrocarburants (et par la spéculation en prime), les prix des céréales s’envolent et des émeutes de la faim éclatent un peu partout dans les pays les moins nantis de plusieurs continents. Les stocks de report, indispensables pour faire la jonction entre les récoltes, et pour faire face aux aléas climatiques, sont à leur niveau le plus pas depuis trois décades [8]. Dans ces conditions, est-ce encore bien sensé d’urbaniser ses terres au rythme de 2 m² par seconde comme le fait la Belgique ?

La question peut faire sourire : que changerait, à l’échelle du monde, l’affectation des 5 000 hectares sollicités aujourd’hui par les intercommunales pour créer de nouveaux parcs d’activités ? Poser la question sous cet angle est spécieux, car si un pays gaspille ses terres, pourquoi les autres ne le feraient-ils pas ? Il serait assez douteux sur le plan éthique d’urbaniser notre territoire – qui peut s’enorgueillir d’être l’un des plus productifs au monde du point de vue agricole – au motif que la richesse produite est ainsi meilleure, et de laisser d’autres (qui est volontaire ?) produire pour nous en se contentant d’un revenu national plus modeste. Mieux vaut donc se demander si, en matière de production agricole, nous faisons notre part dans le concert européen, et si nous disposons encore des surfaces suffisantes à cet effet.

Retour vers l’agriculture extensive

Dernier point – et l’on sort ici de l’économie agricole –, ces dernières années l’Union européenne a incité ses agriculteurs à maintenir des pratiques de gestion plus extensives, plus respectueuses de l’environnement et plus économes en ressources non durables (les engrais). Parmi ces politiques, certaines détournent de la production agricole des terres productives au profit de la biodiversité et de l’eau. C’est le cas par exemple des tournières enherbées, zones refuges pour les insectes utiles, qui contribuent ainsi à préserver l’écosystème agricole. L’agriculture biologique, moins productive en termes de rendements pour quelques cultures clef, s’avère parfois – toujours au Sud – nettement plus productive si l’on prend en compte la diversité des cultures. La développer reste de toutes façons indispensable pour répondre aux besoins à venir d’une agriculture moins dépendante des énergies fossiles (engrais, pesticides…) et moins sensible aux changements climatiques.

Ces politiques sont bien nécessaires à la préservation de notre environnement : la qualité du paysage, des eaux de surface et de la biodiversité passent par le maintien d’un maillage écologique.

Sous ces diverses pressions le prix des terres agricoles a grimpé [9]. Son prix au mètre carré n’en reste pas moins dérisoire en regard de l’importance de la production dont il est l’outil. La production alimentaire en effet répond à un besoin primordial. Qu’une part de la population soit en carence à cet égard et se poseront, outre la question éthique, de gros problèmes d’ordre public. L’indicateur majeur de nos économies, le PIB, indicateur purement quantitatif, ne traduit pas cette importance qualitative : l’agriculture n’en représente que 1,4% [10]. Mais le PIB n’est jamais qu’un compteur parmi d’autres sur le tableau de bord de la petite voiture de l’État. Si ceux qui sont au volant persistent à y garder les yeux fixés, négligeant de regarder la route devant nous au travers du pare-brise, nous pourrions bien nous trouver tous au fossé…

Source: FEDERATION INTER-ENVIRONNEMENT WALLONIE – 11 juillet 2008

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s