La peur, source de pouvoir

par Serge Rouleau1

La peur est une émotion causée par un danger anticipé. Elle est essentielle à la survie de l’espèce humaine. Elle nous permet de rapidement identifier les dangers qui menacent notre bien-être et parfois nos vies. Elle nous protège en nous obligeant à évaluer la situation à laquelle nous sommes confrontés et à choisir le meilleur moyen de se protéger.

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Si nous ignorons la peur, nous nous exposons à des dangers dont les conséquences peuvent être dramatiques. Notre code génétique nous prédispose à craindre les dangers réels ou imaginaires.

Les politiciens, mieux que tout autre, comprennent cette caractéristique fondamentale de l’être humain. Ils la cultivent et l’exploitent à satiété. Que ce soit un État impérialiste, comme les États-Unis, ou un État-providence, comme la France ou le Québec, l’un et l’autre exploitent la peur pour soumettre leur population. S’il est vrai que les démocraties modernes dépendent de l’opinion publique, il est aussi vrai que celle-ci est largement dictée par la peur.

Machiavel a très bien exprimé ce principe: «Puisque l’amour et la peur peuvent difficilement coexister, si nous devons choisir, il est préférable d’être craint que d’être aimé

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Alain Deneault: la médiocratie rend médiocre

Par Julien MCEVOY (La Presse)

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Prolifique essayiste qui sait viser là où ça fait mal, Alain Deneault vient de publier La médiocratie, un essai qui diffère de ses précédents comme Paradis fiscaux – La filière canadienne ou Noir Canada. Ici, nous ne sommes pas dans un ouvrage de recherche pur jus, avec démonstrations, résultats et thèse à l’appui, mais plutôt dans un récit qui brosse le sombre portrait de notre époque. Plusieurs thèmes y passent, que ce soit le piètre état de la recherche universitaire, la perversion du langage, le règne des experts ou encore la résistance. Explications de l’auteur.

« La question de la médiocrité n’est pas intéressante, lance d’emblée l’auteur. C’est celle de la médiocratie qui l’est. » D’accord, mais sommes-nous tous médiocres pour autant? « Être médiocre, ce n’est pas un anathème, explique-t-il. La médiocrité est le mot neutre par excellence: c’est la moyenne. »

Où est le problème, alors? À force de nous maintenir dans la moyenne, poursuit M. Deneault, on devient insignifiants. « On nous demande de n’être rien de plus qu’un portrait-robot. De n’avoir rien de plus à afficher, à affirmer, à manifester qu’une activité moyenne, qu’une connaissance moyenne, qu’un désir moyen. Il faut être paramétrable. »

La médiocratie est donc l’incarnation de ce qui est moyen, ce qui pousse l’auteur et philosophe à tremper sa plume dans le vitriol, car « face aux défis historiques qui nous accablent, on ne peut se permettre le luxe de la médiocratie ». Le système actuel n’est simplement pas viable. « Face à un ordre qui met en péril 80 % des écosystèmes, qui permet à 1 % des plus riches d’avoir 50 % des actifs mondiaux, qui détruit sous nos yeux l’état social, on ne peut pas se permettre de continuer à jouer le jeu, de faire nos trucs dans notre petit coin, de monnayer nos petits avantages en pensant à la petite semaine. »

La médiocratie est né d’une inquiétude, d’un sentiment de nécessité, celui de résister.

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« À partir du moment où on obéit comme des machines, désobéir devient un acte d’humanité »

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Le Cercle des Poètes disparus, réalisé par Peter Weir (1989)  © Tous droits réservés

Par Fabienne Pasau

Frédéric Gros fait état de la désespérance du monde: la montée en puissance des inégalités, la dégradation de notre éco-sphère, le système de production de richesse par la dette, devant lesquels on reste passif. Ces problèmes sont globaux, mondiaux.

Alors pourquoi se résigne-t-on à l’inacceptable ?

« Il faut arrêter de hisser le spectre de l’anarchie dès qu’on parle de désobéir. On est coupable aussi de ne pas avoir envie de savoir, pour ne pas se sentir responsable. J’essaie de définir une désobéissance sur fond de responsabilité politique. »

Notre éducation nous a obligé à penser que l’obéissance est une bonne chose. Et effectivement, obéir trace la voie de l’humanité, s’il s’agit de ne pas être prisonnier de ses pulsions égoïstes, de ses désirs anarchiques. Mais à partir du moment où on obéit comme des machines, sans vouloir savoir, alors désobéir devient un acte d’humanité.

L’éducation a un grand rôle à jouer dans l’apprentissage de la désobéissance. La capacité à penser par soi-même naît de l’instruction, mais surtout de la confiance. Il ne faut pas avoir peur de la solitude, parce qu’effectivement, il y a un coût à désobéir mais il y peut-être aussi une récompense par rapport à soi-même, une manière de devenir fier de soi…

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Pierre Rabhi : « Collectivement, nous créons nous-mêmes la fin de notre histoire »

par Noé Roland et Alizé Lacoste Jeanson

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Le Comptoir : Né en 1938 en Algérie, vous vivez aujourd’hui en Ardèche, après un parcours très riche et de nombreuses aventures humaines. On peut vous considérer comme un précurseur de l’anti-productivisme, puisque vous êtes engagé dans la recherche de modèles agricoles alternatifs depuis les années 1960. Pouvez-vous nous expliquer le cheminement par lequel vous êtes arrivé à ces questionnements ?

Pierre Rabhi : Ce qui était intéressant, c’était d’observer la condition humaine dans le microcosme de l’usine où nous étions 200 ou 300 à travailler. Moi, j’étais dans le département des pièces de rechange pour tracteurs et machines agricoles où je travaillais comme magasinier. Ce contexte m’a donné à réfléchir. Nous étions là, à arriver à l’heure, à travailler toute la journée, pour repartir le soir et revenir le lendemain matin en métro pour un même scénario. Le week-end, c’était la trêve. M’intéressant à l’époque à la condition humaine à travers la philosophie, le penseur que j’ai trouvé le plus éminent est sans doute Socrate, car il a dit « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ». Je suis adepte de cette formule car nous savons des choses, mais tout ce que nous savons est minime si on le rapporte à ce qu’on ne sait pas. J’en suis arrivé à un questionnement : un être humain est-il fait pour être enfermé ?

«Nous avons pris conscience que nous n’étions pas nécessairement taillés uniquement pour augmenter le produit national brut.»

De la maternelle à la terminale, on est déjà enfermés dans ce que l’on appelle les “bahuts”, et plus tard on continue en se cloîtrant dans des boîtes, même pour s’amuser ; à la fin de notre vie, on arrive dans des maisons de retraite, puis dans la dernière boîte qui est le cercueil. Or, cet itinéraire-là proclame haut et fort qu’il est libérateur, et la liberté est bel et bien le credo de notre modernité. Je ne voyais pas bien où se cachait cette libération, et c’est pourquoi nous étions plusieurs à proclamer que nous disposions de onze mois de coma et d’un mois de réanimation.

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